Liberté de la presse et détention politique
Le débat public tunisien porte sur le décret-loi 54, dont l'article 24 a été réécrit le 30 septembre 2026 pour remplacer cinq ans de prison par une amende. Les deux journalistes condamnés à la prison en 2026 l'ont été sur une autre loi, l'article 86 du code des télécommunications, que le décret modificatif ne touche pas.

Le président Kaïs Saïed a signé le décret-loi 54 le 13 septembre 2022, présenté comme une loi contre la cybercriminalité. Il a remplacé le décret-loi 115 de 2011, qui avait supprimé la prison pour diffamation et protégé les sources des journalistes. L'article 24 punissait de cinq ans de prison et de 50.000 dinars d'amende quiconque diffusait sciemment de fausses nouvelles. Un nouveau décret-loi, le numéro 1 de 2026, a paru au Journal officiel le 30 septembre 2026 et a remplacé cet article. La Presse indique qu'il ne change rien d'autre dans le décret.
Le nouvel article 24 supprime la prison pour une première infraction et fixe une amende de 10.000 à 20.000 dinars. En cas de récidive, la peine est de six mois de prison et 50.000 dinars d'amende. C'est le montant que l'ancien article imposait pour une première infraction. Said Benarbia, de la Commission internationale de juristes, a qualifié ce changement d'évolution positive, et a déclaré à Al Jazeera qu'il fallait mettre fin aux poursuites abusives et libérer les personnes détenues arbitrairement. Kaïs Saïed a défendu le décret, affirmant que la liberté ne signifie pas diffuser de fausses nouvelles.
L'article 86 du code des télécommunications prévoit d'un à deux ans de prison pour quiconque nuit sciemment à autrui ou trouble sa quiétude via les réseaux publics. Un billet de la rubrique blogs de Nawaat y voit un outil complémentaire utilisé en tandem avec le décret-loi 54. Zied Dabbar, du syndicat des journalistes, a déclaré à Euronews le 2 octobre 2026 que réécrire un seul article ne met pas fin aux procès d'opinion : les journalistes sont aussi jugés sur la loi antiterroriste et le code pénal. Le dernier rapport annuel du syndicat recense 14 poursuites contre des journalistes en un an, six au titre du décret et huit au titre d'autres lois.
Un tribunal de Tunis a condamné Zied El-Heni à un an sur l'article 86 le 7 mai 2026, pour des propos critiquant une décision de justice, et la cour d'appel de Tunis a confirmé la peine le 26 juin 2026. Haythem El Mekki a été condamné à un an par la cour d'appel de Sfax pour une publication sur les réseaux sociaux, après un non-lieu en première instance. Il vivait en France au moment du verdict, et seul Zied El-Heni est en prison. Le SNJT a indiqué le 15 juillet 2026 que la cour d'appel avait fait passer son dossier du décret-loi 54 à l'article 86.
Faouzi Daas, qui préside la Commission de la législation générale du Parlement, a déclaré en janvier 2026 que la révision du décret serait en tête de l'agenda de sa commission. La révision est venue à la place par décret de la présidence, et elle laisse les deux peines de prison en place. Espacemanager a rapporté le 29 septembre 2026 que Zied El-Heni était toujours détenu, et que l'audience d'une autre affaire, dans laquelle il est poursuivi pour des accusations à caractère terroriste, avait été reportée au 16 octobre 2026.
”Je suis prêt à être jugé pour les faits qui m'ont été reprochés, mais exclusivement dans le cadre du décret-loi n°115 de l'année 2011 relatif à la liberté de la presse. En dehors de ce cadre, je me considère comme un détenu politique”
Les chiffres
Ce que la comparaison montre
Ce sur quoi ils s'accordent
Zied Dabbar et Faouzi Daas ont dit tous les deux que le décret-loi 54 devait être révisé, l'un pour le syndicat des journalistes, l'autre pour la commission parlementaire qui aurait eu à le réviser. La révision est venue le 30 septembre 2026 par décret de la présidence, et non par un vote, et elle réécrit un article. Toutes les voix réunies ici qui se prononcent sur l'amendement le jugent insuffisant, et personne ne parle pour la présidence qui l'a édicté.
Là où ça se sépare
Zied Dabbar et Faouzi Daas traitent le décret-loi 54 comme un texte de loi à amender. Zied El-Heni refuse ce cadre : il n'accepte d'être jugé que sous le décret-loi 115 de 2011, et en dehors de ce cadre il se dit détenu politique. Bassem Trifi lit les poursuites comme un seul schéma politique plutôt que comme des affaires pénales séparées.
Ce que personne ne dit
Zied Dabbar nomme le code des télécommunications, la loi antiterroriste et le code pénal comme les lois sur lesquelles les journalistes sont jugés. Aucune des voix réunies ici n'a demandé que le code des télécommunications lui-même soit révisé.
Qui dit quoi
La demande de Zied Dabbar est législative plutôt que dossier par dossier : le décret-loi 54 doit être révisé sans attendre, car son usage a débordé de la cybercriminalité vers les affaires d'opinion et d'expression. Son syndicat conteste aussi le recours des tribunaux à l'article 86 du code des télécommunications et soutient que les affaires de presse relèvent du décret-loi 115 de 2011.
”l'élargissement de ses usages dans les affaires d'opinion et d'expression représente un danger pour l'avenir de la profession journalistique”l'élargissement de ses usages dans les affaires d'opinion et d'expression représente un danger pour l'avenir de la profession journalistique
Haythem El Mekki a annoncé lui-même sa condamnation et y voit un message adressé aux voix critiques. Il indique avoir fait l'objet de trois convocations judiciaires depuis 2023, toutes liées à ses interventions médiatiques et à ses publications. Sur l'affaire de Sfax, il rappelle qu'un non-lieu avait été prononcé en première instance avant que la cour d'appel ne le condamne, et affirme que si les poursuites avaient été engagées sur la base du décret-loi 54, le jugement repose finalement sur l'article 86, un changement de fondement juridique qui, selon lui, ne modifie pas la logique répressive. Il vivait en France depuis plusieurs semaines au moment du verdict.
”Aujourd'hui, Haythem est condamné à un an de prison. Le message a été bien reçu.”Aujourd'hui, Haythem est condamné à un an de prison. Le message a été bien reçu.
L'argument de Zied El-Heni est un argument de compétence. Il se dit prêt à être jugé pour les faits qui lui sont reprochés, mais exclusivement dans le cadre du décret-loi 115 de 2011 sur la liberté de la presse, et hors de ce cadre il se considère comme un détenu politique. Il a d'abord refusé de faire appel de sa condamnation à un an de prison, qualifiant ce refus d'acte de résistance et non d'aveu de culpabilité, et jugeant sa détention arbitraire et la procédure illégitime. Le 14 mai 2026, il est revenu sur ce refus et a interjeté appel, expliquant que ses soutiens lui avaient demandé de poursuivre le combat, tout en maintenant son refus d'être jugé hors du décret-loi 115. La cour d'appel a confirmé la peine le 26 juin 2026.
”Je suis prêt à être jugé pour les faits qui m'ont été reprochés, mais exclusivement dans le cadre du décret-loi n°115 de l'année 2011 relatif à la liberté de la presse. En dehors de ce cadre, je me considère comme un détenu politique”Je suis prêt à être jugé pour les faits qui m'ont été reprochés, mais exclusivement dans le cadre du décret-loi n°115 de l'année 2011 relatif à la liberté de la presse. En dehors de ce cadre, je me considère comme un détenu politique
Bassem Trifi présente les poursuites comme un seul et même schéma politique plutôt que comme une série d'affaires pénales distinctes, et affirme que le travail civil et politique est criminalisé. Il rejette l'accusation du ministère de la Justice selon laquelle la Ligue aurait violé un mémorandum de 2015 sur les visites de prisons, affirme que la LTDH ne l'a jamais enfreint ni diffusé d'informations erronées, et s'élève contre la volonté de faire des prisons des lieux hermétiquement fermés.
”le pouvoir politique en place n'écoute que lui-même et jette en prison quiconque n'est pas d'accord avec lui”le pouvoir politique en place n'écoute que lui-même et jette en prison quiconque n'est pas d'accord avec lui
En prenant la présidence de la Commission de la législation générale, Faouzi Daas a déclaré en janvier 2026 que l'amendement du décret-loi 54 figurerait en tête de l'agenda de la session en cours. Il a reconnu que l'application du décret a conduit à un rétrécissement notable de l'espace politique et médiatique, évoquant les nombreuses poursuites engagées contre des citoyens sur ce fondement. Sa commission prévoyait une série d'auditions élargies associant le gouvernement, le SNJT, l'ordre des avocats, l'association des magistrats, des experts et la société civile, l'article 24 et ses peines lourdes devant en constituer le point central.
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