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Tunisie · Europe · Géopolitique : le brief quotidien
Contexte

Cinq ans de Kaïs Saïed

Cinq ans après que Kaïs Saïed a invoqué les pouvoirs exceptionnels et suspendu le Parlement, la Tunisie a une nouvelle Constitution, et aucun scrutin national n'a depuis mobilisé un tiers des inscrits. Durant l'été 2026, l'État n'a pas su assurer l'eau et l'électricité.

Le siège d'El Kabaria, à Tunis, a été proclamé en août 2026 avec deux voix d'écart, sur une participation de 4,19 % : 2 520 votants pour 60 111 inscrits. Le rapport 2025 de la Banque centrale situe l'investissement à 15,5 % du PIB et la pression fiscale à 25,9 %.
Cinq ans de Kaïs Saïed

Le 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed a invoqué l'article 80 de la Constitution de 2014. Il a suspendu les travaux du Parlement, levé l'immunité des députés et limogé le chef du gouvernement. Les mesures étaient présentées comme exceptionnelles. Le Parlement a ensuite été dissous, le Conseil supérieur de la magistrature avec lui, et Kaïs Saïed a légiféré par décrets-lois. Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum en 2022. Quatre chefs de gouvernement se sont succédé depuis, tous nommés par Kaïs Saïed.

Aucun scrutin national n'a depuis mobilisé un tiers des inscrits. Le référendum constitutionnel de 2022 a réuni 30,5 % selon le décompte révisé de l'instance électorale. Le second tour des législatives a réuni 11,3 % en janvier 2023, chiffre donné le soir même par le président de l'instance. Kaïs Saïed a été réélu dès le premier tour en octobre 2024, avec 90,69 % des suffrages exprimés et une participation de 28,8 %. Une partielle à El Kabaria, à Tunis, a conduit aux urnes 2 520 des 60 111 inscrits, le 19 juillet 2026.

La Banque centrale de Tunisie révise ses comptes nationaux d'un rapport à l'autre : les chiffres d'éditions différentes ne se recoupent pas. Son rapport 2025 situe la dette publique à 82,1 % du PIB. L'investissement s'est établi à 15,5 % du PIB en 2025 ; le rapport 2022 le situait à 16,0 % pour 2021. La pression fiscale est allée dans l'autre sens, de 23,3 % à 25,9 %. L'OCDE classe les cotisations sociales obligatoires parmi les impôts et situe la Tunisie à 34,0 % pour 2023, le taux le plus élevé de 38 pays africains.

Le 25 juillet 2026 est tombé après des semaines de chaleur exceptionnelle. La STEG, la société publique d'électricité et de gaz, a procédé à des coupures tournantes dans plusieurs régions et l'approvisionnement en eau a été perturbé, rapporte Webdo. Le matin, des partisans du président se sont rassemblés devant le Théâtre municipal, chants et slogans à l'appui. En fin d'après-midi, Webdo, citant l'Agence France-Presse, a fait état d'une marche de plus de 2 500 personnes dans le centre de Tunis, contre les coupures, le coût de la vie, les poursuites visant les opposants et le recul des libertés publiques.

Les manifestants du 25 juillet ont scandé qu'il n'y avait ni eau ni électricité, seulement la prison et la hausse des prix, rapporte Webdo. Hamza Meddeb soutient que la colère est réelle mais qu'elle vise les sociétés publiques d'électricité et d'eau, parfois le gouvernement, jamais la présidence. L'enquête de l'Arab Barometer auprès de 1 023 Tunisiens, fin 2025, trouve 44 % de Tunisiens exprimant beaucoup ou assez de confiance dans le gouvernement, au plus haut depuis 2011. Al Jazeera indique que la quasi-totalité des critiques du pouvoir sont en prison ou en exil.

”Cette colère doit bien aller quelque part, et elle se dirige vers les sociétés publiques d'électricité et d'eau, parfois vers le gouvernement, mais jamais vers la seule figure qui détient le contrôle : le président.”
Hamza MeddebUniversitaire et chercheur tunisien au Carnegie Middle East Center, désormais installé en France

Les chiffres

Taux d'investissement et pression fiscale en 2021, tels que consignés dans le rapport 2022 de la banque
Investissement 16,0 % du PIB
Investissement, mesuré par la formation brute de capital fixe, 16,0 % du PIB ; recettes fiscales 23,3 % du PIB. Le même tableau donne 15,8 % d'investissement et 22,7 % de pression fiscale pour 2020.
Taux d'investissement et pression fiscale en 2025, tels que consignés dans le rapport 2025 de la banque
Investissement 15,5 % du PIB
Investissement 15,5 % du PIB, après 15,2 % en 2024 et 15,7 % en 2023 ; la banque prévoit 16,0 % pour 2026. Recettes fiscales 25,9 % du PIB, après 26,1 % en 2024 et 25,4 % en 2023.
Dette publique en 2025, et croissance, telles que consignées dans le rapport 2025 de la banque
82,1 % du PIB
Croissance du PIB de 0,2 % en 2023, 1,6 % en 2024, 2,5 % en 2025, avec 3,3 % prévus pour 2026. Dette publique de 84,6 % du PIB en 2023, 84,9 % en 2024, 82,1 % en 2025.
Pression fiscale en 2023 selon la mesure de l'OCDE
34,0 % du PIB
34,0 % du PIB en 2023, le taux le plus élevé des 38 pays africains couverts, contre une moyenne africaine de 16,1 %. Cette mesure classe les cotisations sociales obligatoires parmi les impôts et se situe donc au-dessus de la série de la banque centrale tunisienne.
Participation au référendum constitutionnel du 25 juillet 2022
30,5 % de participation
L'ISIE a annoncé le soir même une participation de 27,54 %, avant de publier le lendemain un chiffre révisé de 30,5 %, soit 371 109 bulletins ajoutés au total. Le texte a été adopté avec 94,6 % de « oui ». Inkyfada relève que 30,5 % est la plus faible participation de tous les scrutins organisés en Tunisie depuis 2011, sous les 33,7 % des municipales de 2018.
La présidentielle de 2024, résultats définitifs de l'ISIE
28,8 % de participation
L'ISIE a proclamé les résultats définitifs le 11 octobre 2024. Kaïs Saïed a obtenu 2 438 954 voix, soit 90,69 %, élu dès le premier tour ; Ayachi Zammel 197 551 voix soit 7,35 % et Zouhaïer Maghzaoui 52 903 voix soit 1,97 %. 2 808 548 personnes ont voté sur 9 753 217 inscrits, un taux de participation général de 28,8 %, avec 34 187 bulletins blancs et 84 953 bulletins annulés.
Intérêt pour la politique et confiance dans le gouvernement, neuvième vague de l'Arab Barometer, terrain du 30 octobre au 30 novembre 2025
24 % s'intéressent à la politique
24 % des Tunisiens se disaient intéressés par la politique, le niveau le plus bas depuis 2011, et 48 % se disaient très peu intéressés. 44 % exprimaient beaucoup ou assez de confiance dans le gouvernement, huit points de plus qu'en 2023 et le niveau le plus élevé depuis la révolution de 2011. Invités à désigner le pilier premier de la démocratie, 5 % ont cité des élections libres et honnêtes. Enquête en face-à-face auprès de 1 023 personnes, marge d'erreur de 3 points.
La législative partielle d'El Kabaria, second tour du 19 juillet 2026, résultats préliminaires de l'ISIE
7 voix, résultats préliminaires
Second tour, 19 juillet 2026 : Chaker Ben Abdessalem Bouthouri 1 225 voix soit 50,14 % contre Mohamed Salah Ben Hasnaoui Salmi 1 218 soit 49,86 %, sept voix d'écart. 2 520 électeurs sur 60 111 inscrits ont voté, un taux de participation d'environ 4,19 % ; 2 443 bulletins valables, 54 nuls et 23 blancs. L'ISIE a relevé des manquements en matière de contrôle de la campagne qu'elle a estimés sans effet sur le résultat, et précise que celui-ci reste préliminaire jusqu'à l'expiration des délais de recours.
Le même siège, proclamé définitivement par l'ISIE le 10 août 2026
Proclamé à 2 voix
Le conseil de l'ISIE a proclamé les résultats définitifs le 10 août 2026, une fois épuisés tous les recours devant la chambre d'appel et devant l'assemblée plénière du Tribunal administratif. Son porte-parole Mohamed Tlili Mansri a indiqué que le siège revenait à Chaker Bouthouri avec deux voix d'écart. Le résultat est publié au Journal officiel, l'Assemblée en est informée, et le nouveau député prend ses fonctions le 1er octobre, début de l'année parlementaire. Le compte rendu de l'annonce ne donne pas la raison de l'écart avec les sept voix des résultats préliminaires.
Les deux rassemblements du 25 juillet 2026
2 500+ manifestants
Webdo, citant l'Agence France-Presse, a estimé à plus de 2 500 personnes la marche de fin d'après-midi dans le centre de Tunis, contre la situation économique, les coupures d'eau et d'électricité, les poursuites visant les opposants et le recul des libertés publiques. Webdo a également fait état, le matin, d'un rassemblement de partisans du président devant le Théâtre municipal, avec chants, slogans de soutien et appels à poursuivre le processus engagé depuis 2021, dans une ambiance qu'il décrit comme davantage festive que revendicative.

Ce que la comparaison montre

Ce sur quoi ils s'accordent

Slaheddine Selmi, Brahim Bouderbala et Hamza Meddeb font des défaillances de l'eau et de l'électricité le fait central de l'été. Kaïs Saïed et Mohamed Louzir placent plutôt les finances publiques au centre, le premier comme un endettement sans profit pour les Tunisiens, le second comme un système fiscal qui atteint ses limites. Ammar Aidoudi place au centre les régions intérieures et le poids du Parlement. Quatre des six appellent à un changement, qu'ils parlent de réforme, de révision des politiques publiques, de révision des choix de développement ou de reconstruction des services publics. Hamza Meddeb décrit la situation sans proposer d'issue.

Là où ça se sépare

Le 27 juillet, l'Assemblée siégeait sur les coupures d'eau et d'électricité. Son président, Brahim Bouderbala, a estimé qu'il fallait s'appuyer sur les institutions de l'État et sur les citoyens, a insisté sur des réformes radicales et a appelé les députés à ne pas céder au pessimisme. Ammar Aidoudi, député de Kasserine, a affirmé le même jour devant l'Assemblée que son rôle avait reculé et que l'exécutif ne reprenait pas les propositions des députés. Il a ajouté que les invitations adressées au président à visiter l'intérieur du pays étaient restées sans réponse. Kaïs Saïed, une semaine plus tôt, au sujet du Plan de développement 2026-2030, n'a mis en cause personne : les dettes se sont accumulées sans profit pour les Tunisiens, la Tunisie les a remboursées à temps, et il faut désormais les transformer en investissements.

Ce que personne ne dit

Le siège d'El Kabaria relève de l'Assemblée que préside Brahim Bouderbala et où siège Ammar Aidoudi ; ni l'un ni l'autre n'a évoqué cette partielle. Entre le décompte préliminaire du 19 juillet et la proclamation du 10 août, l'écart est passé de sept voix à deux, et les comptes rendus de l'annonce de l'ISIE n'en donnent pas la raison. Ce qu'un taux de participation de 4,19 % fait au poids de cette Assemblée n'a été discuté publiquement par aucun des noms réunis sur cette page.

Qui dit quoi

Slaheddine Selmi, Secrétaire général de l'UGTT, principale centrale syndicale tunisienne, élu à son congrès de mars 2026

Dans un discours pour le 69e anniversaire de la fête de la République, diffusé sur la page officielle de l'UGTT, Slaheddine Selmi a appelé à une révision des politiques publiques et des choix économiques. Il a estimé que la baisse du pouvoir d'achat, la hausse du coût de la vie et la dégradation des services publics, dans la santé, l'éducation, les transports, l'électricité, l'eau, les médicaments et les caisses sociales, traduisent une crise profonde. Il a refusé la cession partielle ou totale des entreprises publiques et demandé à la place l'investissement et la réforme. Il a jugé que gérer les affaires publiques sans concertation suffisante avec les organisations nationales et la société civile ne résout pas les difficultés, et a appelé à renforcer le dialogue.

Kais Saied, Président de la République tunisienne depuis 2019

Recevant le 20 juillet à Carthage la cheffe du gouvernement, le ministre de l'Économie et le gouverneur de la Banque centrale, au sujet de la loi approuvant le Plan de développement 2026-2030, Kaïs Saïed a déclaré que les dettes s'étaient accumulées sans profit pour les Tunisiens, et que la Tunisie avait honoré tous ses engagements sans aucun retard de remboursement. Il a appelé à transformer ces dettes en investissements pour reconstruire les services publics.

”La Tunisie a honoré tous ses engagements et n'a accusé aucun retard dans le remboursement de ses obligations”La Tunisie a honoré tous ses engagements et n'a accusé aucun retard dans le remboursement de ses obligations
Brahim Bouderbala, Président de l'Assemblée des représentants du peuple, le Parlement élu en 2022-2023 sous la nouvelle Constitution

Ouvrant le 27 juillet une plénière consacrée aux coupures d'eau et d'électricité, Brahim Bouderbala a plaidé pour surmonter la crise en s'appuyant sur les institutions de l'État et l'engagement des citoyens. Il a insisté sur des réformes radicales, avec des plans d'action à court terme et une stratégie globale à moyen et long termes. Il a appelé à ne pas céder au pessimisme, rappelant que d'autres pays avaient connu des crises comparables et s'en étaient relevés grâce à une bonne gestion.

Ammar Aidoudi, Député de Kasserine à l'Assemblée élue selon les règles fixées après 2021

S'exprimant lors de la séance plénière consacrée au débat sur les affaires publiques le 27 juillet, Ammar Aidoudi a critiqué ce qu'il a appelé le recul du rôle du Parlement, et accusé l'exécutif de ne pas interagir avec l'Assemblée ni de reprendre les propositions des députés sur les préoccupations des régions. Il a affirmé que les députés étaient devenus marginalisés, et que les invitations adressées au président à visiter des régions intérieures étaient restées sans réponse. Il a jugé que le Plan de développement ne répondait pas aux attentes des régions intérieures et consacrait le déséquilibre dans la répartition des projets, en particulier dans le gouvernorat de Kasserine, et que plusieurs de ses projets avaient déjà été annoncés. La justice sociale, régionale et la répartition équitable des richesses ne sont pas au rendez-vous, a-t-il dit, appelant à réviser les choix de développement.

Hamza Meddeb, Universitaire et chercheur tunisien au Carnegie Middle East Center, désormais installé en France

Hamza Meddeb décrit une censure généralisée et affirme que du bétail meurt, que des restaurants ferment, que des malades souffrent et que des personnes âgées en meurent. Al Jazeera fait état de coupures pouvant atteindre douze heures.

”That anger has to go somewhere and it's being aimed at the state-owned electricity and water companies, sometimes it's aimed at the government, but never at the one figure who has control: the president.”Cette colère doit bien aller quelque part, et elle se dirige vers les sociétés publiques d'électricité et d'eau, parfois vers le gouvernement, mais jamais vers la seule figure qui détient le contrôle : le président.
Mohamed Louzir, Secrétaire général de la Chambre tuniso-française de commerce et d'industrie

Présentant la Loi de finances 2026 lors d'une journée d'information à Tunis le 8 janvier 2026, Mohamed Louzir a averti que le système fiscal commence à atteindre ses limites. Il a qualifié la loi d'innovante, ironiquement : elle compte 110 articles, dont la moitié proposés par les députés, et instaure des hausses salariales par voie législative au lieu de les laisser à la négociation entre syndicats et patronat. Sur la taxe sur la valeur ajoutée, il a livré un calcul : avec un PIB marchand estimé à 132 milliards de dinars et un taux moyen de 15 %, l'État devrait encaisser près de 20 milliards de dinars, alors que les recettes réelles plafonnent entre 11 et 12 milliards.

”Cependant, le système fiscal commence à atteindre ses limites, avec une pression fiscale désormais comparable à celle de nombreux pays de l'OCDE et largement supérieure à celle des pays africains”Cependant, le système fiscal commence à atteindre ses limites, avec une pression fiscale désormais comparable à celle de nombreux pays de l'OCDE et largement supérieure à celle des pays africains

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