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Tunisie · Europe · Géopolitique : le brief quotidien
Contexte

Les accords salariaux et le droit de négocier

L'article 15 de la loi de finances 2026 confie la hausse des salaires de 2026 à 2028 à un décret, dans le privé comme dans le public, et la grève générale décidée contre lui par l'UGTT n'a jamais eu lieu.

La hausse des salaires tunisiens pour 2026-2028 a été fixée par décret, non négociée. Les agents de l'État touchent des primes de 90 à 120 dinars étalées sur trois ans, quand le dernier cycle négocié valait de 195 à 300 dinars. L'inflation était de 5,1 pour cent en juillet 2026.
Les accords salariaux et le droit de négocier

Dans le conflit du transport des hydrocarbures d'août 2026, les deux parties ne se sont jamais assises à la même table. Le ministère de l'Industrie a reçu les patrons d'un côté, la Fédération générale du pétrole a reçu les salariés de l'autre, et la réunion commune qui devait suivre ne s'est jamais tenue. Le 22 août, la fédération a annoncé un préavis de grève pour forcer l'application d'accords déjà signés. Les discussions avec les entreprises devaient reprendre le 24 août.

L'article 15 de la loi de finances 2026, promulguée le 12 décembre 2025, augmente les salaires et traitements dans les secteurs public et privé au titre de 2026, 2027 et 2028, étend la hausse aux pensions, et laisse le montant à un décret. Le décret 68 est paru le 30 avril, accordant 5 pour cent sur les salaires de base et sur les indemnités de transport et de présence aux secteurs non agricoles liés par des conventions collectives. Chacune des trois hausses annuelles est rétroactive au 1er janvier de son propre exercice.

Jusque-là, la hausse se négociait tous les trois ans entre le gouvernement, l'UGTT et l'organisation patronale UTICA, un mécanisme en place depuis les années 1970. Kapitalis date la rupture de ce dialogue de 2021. Le syndicat a écrit à la cheffe du gouvernement Sarra Zaafrani le 22 novembre 2025 pour exiger des négociations, et a qualifié l'article 15 de précédent historique menaçant les fondements du modèle social tunisien. Il affirme que plus de quinze de ses courriers sont restés sans réponse.

Le dernier cycle négocié valait de 195 à 300 dinars selon la catégorie et a couru de 2022 à 2025. Celui-ci parvient aux agents de l'État sous forme de primes fixes de 90 à 120 dinars étalées sur trois ans, alors que l'INS a mesuré une inflation de 5,1 pour cent en juillet 2026. La rémunération publique coûte 25,267 milliards de dinars dans le budget 2026, que La Presse situe entre 13 et 14 pour cent du PIB. Le ministre des Affaires sociales Issam Lahmar affirme que le décret est l'une des trois voies prévues par le droit du travail.

L'UGTT a voté une grève générale le 5 décembre 2025 pour le 21 janvier 2026. Elle a été annulée le 13 janvier : le secrétaire général avait démissionné, donc personne ne pouvait signer le préavis. En mai, sa direction évoquait encore la grève générale comme une possibilité. La pression est descendue vers les secteurs. Les agents municipaux veulent la parution d'un statut promis et le versement d'une prime, les agents des phosphates de Gafsa veulent que les hausses de 2015 à 2017 entrent dans le salaire de base, et les chauffeurs qui ont bloqué Radès le 20 août ont débrayé sans le syndicat.

”Les majorations décidées ne répondent pas à la détérioration du pouvoir d'achat et à la hausse du coût de la vie”
Département des offices et entreprises publiques de l'UGTTStructure de l'UGTT couvrant les agents des offices et entreprises publiques

Les chiffres

Ce que dit l'article 15 de la loi de finances 2026
L'article 15 tient en trois phrases. La première augmente les salaires et traitements dans les secteurs public et privé au titre de 2026, 2027 et 2028. La deuxième étend la hausse aux pensions. La troisième dispose que la hausse des salaires, traitements et pensions est fixée par décret. La négociation n'y figure pas. Le texte est la loi n° 17 de 2025 du 12 décembre 2025.
Le décret qui a fixé le chiffre
5 %
Le décret 68 de 2026, publié au Jort le 30 avril 2026, fixe une hausse de 5 pour cent des salaires de base et des indemnités de transport et de présence pour les secteurs non agricoles relevant du Code du travail et couverts par des conventions collectives sectorielles. Il porte sur 2026, 2027 et 2028, et s'applique rétroactivement à compter du 1er janvier pour chacune des trois années.
La lettre qui y voit un précédent
L'UGTT a écrit à la cheffe du gouvernement Sarra Zaafrani le 22 novembre 2025, exigeant l'ouverture immédiate de négociations sociales et exprimant son rejet total de l'article 15. Elle qualifie l'article de précédent historique menaçant les fondements du modèle social tunisien. Al-Shaab News, média de l'organisation, situe ce courrier dans une série de plus de quinze lettres que les gouvernements successifs ont laissées sans réponse.
La masse salariale publique dans le budget 2026
25,267 milliards de dinars, contre 24,389 milliards en 2025, soit une hausse de 3,6 pour cent, pour environ 687 000 agents publics et plus de 800 000 retraités. Le budget prévoit aussi 22 523 postes nouveaux et la régularisation de 51 878 emplois précaires. La Presse situe la masse salariale publique entre 13 et 14 pour cent du PIB.
Ce qu'avait donné le dernier cycle négocié
195-300 DT
La hausse précédente a été appliquée de 2022 à 2025 et valait de 195 à 300 dinars selon la catégorie, versée en trois tranches.
Ce que faisait l'inflation au même moment
5,1 %
L'INS a mesuré une inflation de 5,1 pour cent en juillet 2026. Les prix de l'alimentation et des boissons ont progressé de 6,6 pour cent sur un an, contre 7,1 pour cent en juin.
La grève générale qui a été votée
La commission administrative de l'UGTT, réunie à Tunis le 5 décembre 2025, a approuvé une grève générale et l'a fixée au 21 janvier 2026. Echaab News, site de l'organisation, indique qu'elle vise à défendre les droits et libertés, le droit syndical, la négociation des hausses de salaires et l'acquis du dialogue social. Kapitalis écrit que le dialogue avec le gouvernement est rompu depuis 2021 et que les autorités ont abandonné le mécanisme en place depuis les années 1970, par lequel les hausses tri-annuelles se négociaient entre l'UGTT, l'Utica et le gouvernement.
Pourquoi la grève n'a pas eu lieu
Le préavis doit être signé par le secrétaire général au moins dix jours avant l'échéance. Le secrétaire général avait démissionné, ce qui a bloqué la procédure légale, et le porte-parole du syndicat a annoncé le report le 13 janvier 2026, huit jours avant la date prévue.
La forme que prend la hausse pour les agents publics
90-120 DT
Des primes fixes de 90 à 120 dinars, qui ne touchent pas au salaire de base. Le département des offices et entreprises publiques de l'UGTT indique que les hausses antérieures étaient calculées en pourcentage du salaire de base et se répercutaient sur les autres primes et avantages. Il estime que l'impact net après retenues restera limité, et étalé sur trois ans.
Le préavis de grève des phosphates de Gafsa
Les agents et cadres de la Compagnie des phosphates de Gafsa feront grève les 1er, 2 et 3 septembre 2026 si leurs revendications ne sont pas satisfaites. Elles portent sur l'application immédiate de tous les procès-verbaux et accords déjà conclus, sur l'application des hausses salariales et sur l'intégration des augmentations de 2015, 2016 et 2017 dans le salaire de base de l'ensemble des agents.
Ce que demandent les agents municipaux
La commission administrative du secteur, réunie le 1er août 2026, a voté une grève de deux jours dans tout le secteur et laissé la date à la fédération générale des agents municipaux, en lien avec le département de la fonction publique de l'UGTT. Ses revendications portent sur un programme national de renouvellement des flottes et équipements municipaux, sur les moyens de protection et sur un plan contre les accidents du travail. Elle demande aussi l'application d'accords antérieurs : la parution du statut général des agents municipaux et le versement de la prime spécifique. Elle affirme que les autorités ont fermé le dialogue.
Le débrayage des chauffeurs de carburant
Les chauffeurs de camions-citernes ont cessé le travail au dépôt pétrolier de Radès le 20 août 2026, et des files de voitures se sont formées devant les stations-service du Grand Tunis. Slim Sahimi, secrétaire général de la Fédération générale du pétrole et des produits chimiques, a indiqué que les chauffeurs réclamaient l'application des augmentations prévues par la loi de finances et la régularisation de leur situation auprès de la caisse de sécurité sociale, et que l'UGTT n'avait pas appelé à cette grève. Les chauffeurs affirment que des retenues sociales ont été opérées sur leurs salaires sans être reversées à la caisse.
Où en est le conflit du carburant
La Fédération générale du pétrole a annoncé le 22 août 2026 qu'elle déposerait sous quelques jours un préavis de grève dans le transport des hydrocarbures, pour exiger l'application des accords déjà conclus. Le syndicat était intervenu pour suspendre le débrayage des chauffeurs, et la réunion de négociation commune qui devait suivre ne s'est jamais tenue. Les discussions sont restées séparées : le ministère avec les patrons, la fédération avec les salariés. Les échanges avec les entreprises devaient reprendre le 24 août. La fédération indique que 99 pour cent du secteur relève du privé.

Ce que la comparaison montre

Ce sur quoi ils s'accordent

Aucune des deux parties ne prétend que la hausse de 2026 a été négociée. Le ministre des Affaires sociales affirme que le décret est l'une des trois voies prévues par le droit du travail, et que cette hausse en a emprunté une. La lettre de l'UGTT du 22 novembre 2025 qualifie le même article de précédent historique menaçant les fondements du modèle social tunisien.

Là où ça se sépare

Le ministre discute de la voie, le département de la forme. Issam Lahmar affirme que le décret est l'une des trois voies par lesquelles le droit du travail permet une hausse, et que la loi a donc été respectée. Le département des offices et entreprises publiques de l'UGTT répond qu'une prime fixe de 90 à 120 dinars ne touche pas au salaire de base, alors que les anciennes hausses en pourcentage entraînaient avec elles les autres primes et avantages.

Ce que personne ne dit

Personne ne dit ce qu'il advient d'un accord signé puis non appliqué. L'article 15 a changé qui fixe la hausse, il n'atteint pas cette question. Dans le transport des hydrocarbures, la réunion qui aurait mis l'État, les patrons et les salariés dans la même pièce a été prévue et ne s'est jamais tenue, et chaque partie a continué de voir le ministère seule.

Qui dit quoi

Mouldi Guessoumi, Chercheur en sociologie politique

Selon lui, le pouvoir ne cherche pas à liquider l'UGTT mais à la domestiquer, et il l'a écartée des négociations sociales qu'elle menait, salaires compris. Il lit la décision du président d'annoncer seul la hausse comme une manière de faire passer toute augmentation pour une faveur accordée d'en haut plutôt que pour un accord.

”un simple décor dans l'espace public”un simple décor dans l'espace public
Slaheddine Selmi, Secrétaire général de l'UGTT

Lors d'une marche à Sfax le 5 août 2026, il a déclaré que le syndicat ne resterait ni silencieux ni inactif. Il a ajouté que l'organisation avait dépassé la question sociale et celle des augmentations de salaires, énumérant l'eau, l'électricité, la santé, les transports et l'école comme des droits dont l'État est comptable.

Sami Tahri, Porte-parole de l'UGTT en janvier 2026

Il a présenté l'impossibilité de tenir la grève générale comme un blocage juridique et non comme un recul, et a décrit une centrale désorganisée par la démission. Le bureau exécutif se réunirait en urgence, a-t-il indiqué, et une nouvelle date devrait émaner de la majorité de ses membres pour avoir du poids.

Issam Lahmar, Ministre des Affaires sociales

Il a déclaré devant une commission conjointe au Parlement, le 11 novembre 2025, que la hausse inscrite dans le projet de loi de finances 2026 avait suivi les procédures légales. Le droit du travail, a-t-il expliqué, organise la hausse des salaires par trois voies : le contrat individuel, la loi ou le décret, ou l'accord collectif issu de la négociation sociale.

Département des offices et entreprises publiques de l'UGTT, Structure de l'UGTT couvrant les agents des offices et entreprises publiques

Il demande une révision du salaire de base dans les entreprises publiques et des hausses qui suivent l'inflation sur 2026-2028. Il réclamait un véritable dialogue social sur ce point, et a reçu un décret.

”Les majorations décidées ne répondent pas à la détérioration du pouvoir d'achat et à la hausse du coût de la vie”Les majorations décidées ne répondent pas à la détérioration du pouvoir d'achat et à la hausse du coût de la vie

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