Les associations tunisiennes et la loi qui permet au juge de les suspendre
Human Rights Watch écrit que les autorités tunisiennes ont détourné la loi de 2011 sur les associations pour les suspendre, et range la Ligue tunisienne des droits de l'homme parmi les suspendues. Cette loi réserve la décision au juge, et Human Rights Watch écrit que la justice est sous le contrôle de l'exécutif depuis 2022. L'association des juges, dans un communiqué distinct publié le même jour, écrit que la ministre de la Justice n'a aucun fondement juridique pour suspendre des magistrats de leurs fonctions.

Human Rights Watch a publié le 2 septembre 2026 un rapport de 49 pages, "We Are Living on Borrowed Time": Repression of Civil Society in Tunisia. Il recense au moins 47 personnes liées à des organisations non gouvernementales poursuivies depuis 2024, dont au moins 14 condamnées à la prison à l'issue de procès tenus en 2025 et 2026. Au moins 10 ont été maintenues en détention préventive au-delà des quatorze mois que permet la loi tunisienne. Les chefs d'accusation retenus contre elles relèvent de la loi antiterroriste et de blanchiment de 2015 et des textes qui répriment l'aide aux étrangers sans papiers, écrit le rapport.
Le décret-loi 88, adopté en septembre 2011, permettait à une association d'acquérir la personnalité juridique par simple notification aux autorités. Elle pouvait recevoir des financements étrangers sans autorisation du gouvernement, à charge d'en publier le détail dans le mois. Son article 45 réserve au juge la suspension et la dissolution : un avertissement avec 30 jours pour corriger le manquement reproché, une suspension de 30 jours prononcée par le tribunal de Tunis à la demande du gouvernement, puis la dissolution si le manquement persiste. Les avertissements envoyés en 2024 indiquaient les articles prétendument violés et rien d'autre, ont dit des avocats à Human Rights Watch.
Le rapport identifie au moins 20 associations suspendues en deux séries, de juillet à octobre 2025 et d'avril à mai 2026, dont la Ligue tunisienne des droits de l'homme et l'association antiraciste Mnemty. Trois d'entre elles disent n'avoir jamais reçu le premier avertissement. Al Khatt, qui publie le site d'investigation Inkyfada, a été suspendue 30 jours en octobre 2025 pour un virement venu de l'étranger qu'on lui reprochait de ne pas avoir déclaré. Al Khatt dit avoir déclaré ce virement dans les délais.
Des avocats ayant aidé 18 associations à faire appel ont dit à Human Rights Watch que tous les recours avaient été rejetés, ce qui expose ces associations à la dissolution. Deux au moins font déjà l'objet d'une procédure de dissolution, écrit le rapport : Mnemty et Al Khatt. Le chargé du contentieux de l'État a demandé au tribunal de première instance de Tunis de dissoudre Mnemty, et Kapitalis a écrit le 29 juillet 2026 que la chambre des référés avait renvoyé cette demande au 24 août. Ce que le tribunal a décidé ce jour-là n'a pas été publié.
Le juge qui prononce une suspension siège dans une justice que Human Rights Watch dit sous le contrôle de l'exécutif depuis 2022. Le 2 septembre 2026, l'Association des magistrats tunisiens a écrit que les suspensions de magistrats décidées par la ministre de la Justice sont nulles faute de fondement juridique. Ces magistrats ont perdu leur salaire sans limitation de durée et n'ont jamais appris ce qui leur était reproché. Le lendemain, la Ligue, elle-même sur la liste des suspendues, rejoignait l'UGTT et l'Ordre des avocats dans un cadre de coordination commun pour la Tunisie et les Tunisiens.
”Les autorités abusent de tous les outils à leur disposition pour fermer l'espace de la société civile en Tunisie”
Les chiffres
Ce que la comparaison montre
Ce sur quoi ils s'accordent
Trois prises de parole en deux jours. Human Rights Watch a publié son rapport le 2 septembre 2026 et l'Association des magistrats tunisiens son communiqué le même jour. Le cadre commun a suivi le 3 septembre. Chacune décrit une pratique suivie et non une décision isolée : des suspensions de masse dans le rapport, des décisions de suspension répétées contre des magistrats dans le communiqué, et dans le cadre commun une liste de défaillances allant de la justice à l'eau du robinet.
Là où ça se sépare
Human Rights Watch demande à la communauté internationale, dont l'Union européenne et ses États membres, de faire pression sur les autorités tunisiennes, en public comme en privé. Les trois organisations nationales ont pris le chemin inverse : leur cadre est pour la Tunisie et les Tunisiens, aucune instance étrangère n'y figure, et elles placent la sortie de crise dans une révision globale des choix du pouvoir lui-même. L'Association des magistrats ne s'adresse ni aux uns ni aux autres, et demande à l'exécutif d'annuler lui-même les suspensions de magistrats, de les réintégrer et de rétablir leurs salaires.
Ce que personne ne dit
Human Rights Watch a écrit le 21 juillet 2026 à la Direction générale des associations, au Parlement, au ministère de la Justice et au ministère des Finances pour demander des informations complémentaires, et écrit n'avoir reçu aucune réponse. Trois associations lui ont dit avoir répondu à leur avertissement en fournissant tous les documents demandés, avoir été suspendues quand même, et n'avoir jamais appris ce qu'elles auraient dû corriger. Les deux chiffres de l'organisation ne se recoupent pas non plus : elle recense au moins 20 suspensions et fait état de recours rejetés pour environ 30 associations. Kapitalis écrit qu'on ignore si Utica, la quatrième composante du quartet Nobel 2015, a été sollicitée pour signer le cadre et a refusé.
Qui dit quoi
Affirme que les organisations de la société civile demandent des comptes au pouvoir, rendent des services essentiels et défendent les droits des personnes, et qu'en démantelant leur espace les autorités font en sorte qu'il ne reste personne pour leur demander des comptes. Veut que les autorités mettent fin immédiatement à leur répression de la société civile, et demande à la communauté internationale d'agir d'urgence pour préserver ce qui reste de l'espace civique.
”The authorities are abusing every tool at their disposal to close the space for civil society in Tunisia”Les autorités abusent de tous les outils à leur disposition pour fermer l'espace de la société civile en Tunisie
Imputent la crise à des choix économiques, sociaux et politiques dont ils écrivent que l'échec est avéré, et rangent ensemble la justice, les prisons, la presse et les pénuries d'eau, d'électricité et de médicaments. Ils écrivent qu'on ne sortira de la situation que par une révision globale de ces choix et par un véritable processus de dialogue.
”La Tunisie ne peut être gouvernée selon une logique de déni, de silence ou de voix unique”La Tunisie ne peut être gouvernée selon une logique de déni, de silence ou de voix unique
Argumente sur la compétence et la procédure plutôt que sur la conduite : la ministre n'a aucun fondement juridique pour ces suspensions, prononcées sans saisine du conseil de discipline et sans énoncé de ce qui est reproché aux magistrats. L'association demande aussi à l'exécutif de mettre fin à sa mainmise sur la justice, de laisser le Conseil supérieur de la magistrature reprendre ses travaux et de mettre en place la Cour constitutionnelle.
”Les décisions prises par la ministre de la Justice de suspendre les magistrats sont nulles, faute de fondement juridique l'y autorisant”Les décisions prises par la ministre de la Justice de suspendre les magistrats sont nulles, faute de fondement juridique l'y autorisant
Nos articles
- L'UE dit au Conseil des droits de l'homme de l'ONU constater une «érosion» de l'État de droit et un rétrécissement de l'espace civique en Tunisiejeudi 10 septembre 2026
- HRW : la Tunisie a poursuivi au moins 47 figures de la société civile et suspendu plus de 20 organisations depuis 2024vendredi 4 septembre 2026
- L'UGTT, l'Ordre des avocats et la LTDH lancent un cadre commun « la Tunisie d'abord »jeudi 3 septembre 2026
- L'administration pénitentiaire publie des chiffres sanitaires, menace de poursuites les critiquessamedi 22 août 2026
- La justice reporte encore l'affaire de l'État contre l'association antiraciste Mnemty, au 24 aoûtvendredi 31 juillet 2026
- La LTDH affirme avoir été de nouveau empêchée de visiter la prison de Messadinemercredi 22 juillet 2026